HOMMAGE A SIDNEY POITIER PAR JAMES BALDWIN

Essai tiré du magazine Look du 23 juillet 1968 (traduction ® Samuel Légitimus)


La première fois que j'ai rencontré Sidney, je marchai vers lui dans un aéroport. Il ne me connaissait pas, mais je l'admirais beaucoup, et je le lui ai dit. Je n'ai jamais fait ça avec personne, avant ou depuis, et Sidney m'a regardé comme s'il pensait avoir à faire à un fou, mais il s'est montré très gentil à ce propos. Quelques années plus tard, je l'ai vraiment rencontré. Nous étions tous les deux à Philadelphie. Il jouait Un raisin au soleil, et je travaillais avec Kazan sur la pièce Sweet Bird of Youth, et nous nous sommes bien entendus.


Ensuite, bien sûr, les années ont passé. Des choses sont arrivées à Sidney ; il m'est arrivé des choses. Tous les artistes qui sont amis ont une étrange relation les uns avec les autres ; chacun sait ce que l'autre traverse, même si vous ne vous voyez que brièvement, lors de réceptions, lors de prestations, dans les aéroports ; et cela est particulièrement vrai, je pense, pour les artistes noirs dans ce pays, et surtout au cours des dernières années. C'est ironique en effet, mais il n'y a que les artistes noirs de ce pays — et ça commence seulement à changer maintenant — qui ont été appelés à assumer leurs responsabilités d'artistes et, en même temps, à insister sur leurs responsabilités de citoyens. Comme me l'a dit un jour Ruby Dee, lorsque nous travaillions sur la campagne de boycott de Noël suite au meurtre des quatre petites filles à Birmingham, «Bientôt, il n'y aura plus assez de gens de couleur pour faire se mobiliser. » Elle ne plaisantait pas, j'ajouterais que cette affirmation revêt, aujourd'hui, une sonorité plutôt sinistre.


Au fil des années, et compte tenu du système dans lequel travaillent tous les artistes américains, et surtout tous les acteurs américains, j'ai commencé à trembler pour Sidney. Je dois dire franchement que je pense que la plupart des films hollywoodiens sont une perte tonitruante de temps, de talent et d'argent, et je vais rarement les voir. Par exemple, je ne pense pas que Graine de violence (Blackboard Jungle) soit vraiment un film – j'en sais beaucoup plus que cela sur le système scolaire public de New York – mais je pense que Sidney y était beau, vivant et véridique. Il a en quelque sorte échappé au cadre du film, à tel point que jusqu'à aujourd'hui, c'est la seule performance dont je me souvienne. Je n'ai pas non plus été submergé par Pleure Ô pays bien aimé (Cry, the Beloved Country) mais le portrait de Sidney, si bref qu'il fût, du jeune prêtre, était un émouvant miracle d'indignation. C'était le jeune Sidney, et j'ai senti qu'il allait me manquer, exactement de la même manière que le jeune Marlon Brando de Truckline Cafe et Un tramway nommé désir (Streetcar Named Desire) me manquera toujours . Mais dans ce cas, le jeune Jimmy Baldwin me manque aussi.


Toutes les carrières, si ce sont de vraies carrières - et il n'y en a pas autant qu'on pourrait le penser - sont orageuses et dangereuses, avec des tournants aussi rapides et vertigineux que les virages en épingle à cheveux sur les routes de montagne. Et je pense que l'Amérique est peut-être le pays le plus dangereux au monde pour les artistes, quelle que soit la forme de création qu'ils choisissent. Ce serait bien si c'était aussi exaltant, mais la plupart du temps, ce n'est pas le cas. C'est surtout de la sueur et de la terreur. C'est parce que la nature de la société isole si sévèrement ses artistes de leur vision ; les pénalise si impitoyablement pour leur vision et leurs efforts ; et la forme américaine de reconnaissance, de gloire et d'argent, peut être la sanction la plus dévastatrice de toutes. Ce n'est pas la faute de l'artiste, même si je pense que l'artiste devra prendre l'initiative de changer cet état des choses. L'isolement qui menace tous les artistes américains est mille fois multiplié, et devient absolument crucial et dangereux pour tous les artistes noirs. « Sache d'où tu viens », m'a dit un jour Sidney, et Sidney, au contraire de ses détracteurs, sait d'où il vient. Mais il peut devenir très difficile de rester en contact avec tout ce qui vous nourrit lorsque vous êtes arrivé à l'éminence de Sidney et êtes dans la position intéressante, délicate et terrifiante de faire partie d'un système que vous savez devoir changer. Permettez-moi de le dire autrement : je souhaite que Marlon et Sidney reviennent sur scène, mais je peux certainement comprendre pourquoi ils ne le font pas. Broadway est presque aussi cher qu'Hollywood, est encore plus dangereux, est au moins aussi incompétent, et les scripts, Dieu sait, ne sont pas meilleurs. Pourtant, je ne peux que ressentir que c'est une grande perte, à la fois pour l'acteur et le public.


Je me souviendrai toujours d'avoir vu Sidney dans A Raisin in the Sun. Cela en dit long sur Sidney, et cela en dit aussi, long, de façon négative, sur le régime sous lequel travaillent les artistes américains, que cette pièce n'aurait presque certainement jamais été jouée si Sidney n'avait pas accepté d'y apparaître. Sidney a une présence fantastique sur scène, une électricité dangereuse qui est rare en effet et illumine tout à des kilomètres à la ronde. C'était une chose formidable à regarder et à laquelle il fallait faire partie. Et l'une des choses qui ont rendu la chose si formidable était le public. Depuis mon enfance à Harlem, à l'époque du Lafayette Theatre, je n'avais jamais vu autant de Noirs au théâtre. Et ils étaient là parce que la vie sur cette scène leur disait quelque chose concernant leur propre vie. La communion entre les acteurs et le public était réelle ; ils se nourrissaient et se recréaient mutuellement.Cela n'arrive presque jamais dans le théâtre américain. Et c'est un fait bien plus sinistre qu'on ne voudrait le croire. D'une part, la réaction de ce public à Sidney et à cette pièce en dit long sur le désespoir persistant et croissant des Noirs de ce pays, qui trouvent nulle part un faible reflet de la vie qu'ils mènent réellement. Et c'est pour cette raison que toute célébrité noire est considérée avec une certaine méfiance par les Noirs, qui ont toutes les raisons du monde de se sentir abandonnés. Je dois ajouter, car cela affecte également toute estimation d'une star noire, que la culture populaire ne reflète certainement pas non plus la vérité concernant la vie menée par les Blancs ; mais les Américains blancs semblent être sous la contrainte de rêver, tandis que les Noirs américains sont sous la contrainte de s'éveiller. Et ce fait est aussi sinistre.


Je ne suis pas non plus un fan de télévision et je doute fort que les générations futures soient grandement édifiées par ce qui se passe à l'écran de la télévision américaine. Les publicités télévisées me font grimper au mur. Et pourtant, tant qu'il y existera cet écran et qu'il y existera ces publicités , il est important de faire comprendre aux Américains que les Noirs se brossent aussi les dents, se rasent, boivent de la bière et fument des cigarettes, même si cela peut prendre un peu plus de temps pour que le peuple américain reconnaisse que nous nous lavons aussi les cheveux. Il est de la plus haute importance qu'un enfant noir voit sur cet écran quelqu'un qui lui ressemble. Nos enfants souffrent du manque d'images identifiables depuis aussi longtemps que nos enfants sont nés.


Pourtant, il y a une difficulté, il y a un hic, et c'est précisément la nature de cette difficulté qui a placé Sidney sous le feu des critiques. L'industrie est contrainte, compte tenu de la façon dont elle est construite, de présenter au peuple américain un fantasme auto-entretenu de la vie américaine. Il considère que son travail est de divertir le peuple américain. Leur concept de divertissement est difficile à distinguer de l'utilisation de stupéfiants, et regarder l'écran de télévision pendant un certain temps revient à apprendre des choses vraiment effrayantes sur le sens américain de la réalité. Et le visage noir, sincèrement ému, ne fait pas seulement partie de ce rêve, il en est l’antithèse . Et cela met l'interprète noir dans une impasse plutôt sombre. Il sait, d'une part, que si la réalité de la vie d'un homme noir étaient sur cet écran, cela détruirait totalement le fantasme. Et d'un autre côté, il n'a vraiment pas le droit de ne pas se présenter, non seulement parce qu'il doit travailler, mais aussi pour toutes ces personnes qui ont besoin de le voir. Par l'utilisation de sa propre personne, il doit s'introduire clandestinement dans une réalité dont il sait qu'elle n'est pas dans le scénario. Un célèbre acteur noir de télévision m'a dit un jour qu'il avait fait une émission entière pour une seule ligne de texte . Il sentait qu'il pouvait transmettre quelque chose de très important avec cette seule ligne . Les acteurs n'écrivent pas leurs scripts, et ils ne les dirigent pas. Les Noirs n'ont aucun pouvoir dans cette industrie. De plus, l'acteur peut se voir proposer des dizaines de scripts avant que quoi que ce soit de viable ne se présente.


Sidney est aujourd'hui une superstar. Cela doit déconcerter un grand nombre de personnes, comme, en fait, cela doit déconcerter Sidney. C'est un acteur extraordinaire, comme doivent l'admettre même ses détracteurs, mais il l'est depuis longtemps, et cela n'explique pas vraiment son éminence. Il est aussi extraordinairement attirant, charmeur et viril, mais cela aurait tout aussi bien pu jouer contre lui. C'est un peu un casse-tête. Parlant maintenant de l'image et non de l'homme, il s'agit d'une qualité de douleur et d'audace et d'une impulsion fondamentale à la décence qui à la fois titille et rassure le public blanc. Par exemple, je suis content de ne pas avoir écrit La chaine (The Defiant Ones), mais j'ai beaucoup aimé Sidney dedans. Et je suppose que sa performance a quelque chose à voir avec ce que je veux dire par contrebande en réalité. Je me souviens d'une courte scène, en gros plan, où il parle de sa femme, qui veut qu'il « soit gentil ». Le visage de Sidney, quand il dit : « Elle dit : 'Sois gentil. Sois gentil », exprime un chagrin et une humiliation rarement vus sur notre écran. Mais les Blancs ont pris ce film beaucoup plus au sérieux que les Noirs. Lorsque Sidney saute du train à la fin parce qu'il ne veut pas quitter son copain, les libéraux blancs du centre-ville étaient très soulagés et joyeux. Mais quand les Noirs l'ont vu sauter du train, ils ont crié : « Remonte dans train, imbécile! » Cela ne voulait pas dire qu'ils détestaient Sidney : ils n'allaient tout simplement pas avaler l'arnaque. Et si je précise qu'ils avaient raison, cela ne veut pas dire que Sidney avait tort. Ce film a été fait pour dire quelque chose aux Blancs. Il n'y avait vraiment rien qu'il puisse dire aux Noirs, à l'exception de l'autorité de la performance de Sidney.


Les Noirs ont été dépouillés de tout dans ce pays, et ils ne veulent pas être dépouillés de leurs artistes. Les Noirs n'ont pas particulièrement apprécié Devine qui vient dîner (Guess Who's Coming To Dinner?) que je tenais à voir, car ils pensaient que Sidney était, en fait, utilisé contre eux. Je suis maintenant sur un terrain très délicat, et je le sais, mais je ne peux pas vraiment esquiver cette question, car elle a été soulevée si souvent. Je ne peux pas prétendre que le film ait signifié quelque chose pour moi. Cela semblait être une comédie désinvolte et bon enfant dans laquelle beaucoup de gens capables ont été gaspillés. Mais, me suis-je dit, ce film n'était pas fait pour toi . Et je ne connais vraiment pas les gens pour qui le film était fait. J'ai quitté leur monde, pour autant que cela soit possible, il y a longtemps. Je me souviens de la joyeuse Anglaise qui possédait un cave à vins à Londres qui avait vu ce film et l'avait adoré et adoré la star. C'était une gentille dame, et certainement pas une raciste, et cela aurait simplement été une perte de temps injuste de se fâcher contre elle d'en savoir si peu sur les Noirs. Le fait est que la plupart des gens, quelle que soit leur couleur, ne se connaissent pas beaucoup parce qu'ils ne se soucient pas beaucoup les uns des autres. L'image projetée par Sidney allait-elle rendre cette dame anglaise amicale avec le prochain Antillais qui entrerait dans sa boutique ? Est-ce que cela l'amènerait à penser, d'une manière réelle, à la réalité , la présence, le simple fait humain des Noirs ? Ou le visage noir de Sidney était-il simplement, maintenant, une partie d'un fantasme – le fantasme de sa vie, précisément – ​​qu'elle ne comprendrait jamais ? C'est une question posée par le moyens de communication du 20e siècle, et ce n'est pas une question à laquelle quiconque peut répondre avec autorité. On parie sur le potentiel humain d'une conscience inarticulée et inconnue, celle du peuple. Cette conscience n'a jamais été auparavant aussi cruciale dans le monde. Mais on sait que le travail du monde s'accomplit de manières très étranges, au moyen d'instruments très étranges, et prend un temps très long. Et j'ai aussi pensé que Devine qui vient dîner ? pourrait s'avérer, d'une manière étrange, être une étape importante, car il est vraiment impossible d'aller plus loin dans cette direction particulière. La prochaine fois, le baiser devra apparaitre.


J'ai pensé à autre chose, quelque chose de très difficile à transmettre. Je me souviens d'une nuit à Londres, quand Diana Sands jouait dans The Owl and the Pussycat. Nous étions environ quatre ou cinq, à marcher vers une discothèque, et avec nous il y avait un jeune homme noir très en colère. De l'autre côté de la rue, il y avait le nom de Sidney dans les lumières d'un film que je n'ai pas vu. Maintenant, je comprends le jeune homme noir en colère, et il avait raison d'être en colère. Il n'était pas en colère contre Sidney, mais contre le monde. Mais je savais qu'il ne servait à rien de lui dire qu'à l'époque de ma naissance, le succès d'un Sidney Poitier ou d'une Diana Sands n'était pas imaginable Je ne veux pas féliciter le peuple américain pour ce qu'il aime appeler le progrès, car ce n'est certainement pas le cas. Les carrières de tous les artistes noirs de ce pays le prouvent. Le temps passe et les phénomènes se produisent dans le temps. La présence de Sidney, le précédent, est d'une importance capitale pour les personnes qui viendront après. Et c'est peut-être de cela qu'il s'agit vraiment, juste de cela.


Sidney, en tant qu'artiste noir et homme, est aussi confronté à la sexualité infantile et furtive de ce pays. Lui et Harry Belafonte, par exemple, sont des sex-symbols, bien que personne n'ose l'admettre, encore moins les utiliser comme n'importe quel homme d'Hollywood. Malgré les fabuleux mythes qui prolifèrent dans ce pays concernant la sexualité des Noirs, les hommes noirs sont encore utilisé, dans la culture populaire, comme s'ils n'avaient aucun équipement sexuel. C'est ce que les hommes noirs, et les femmes noires elles aussi, ressentent profondément.


Je pense qu'il est important de se rappeler, malgré le fait que nous existons depuis si longtemps, que Sidney est plus jeune que moi et que je ne suis pas encore un vieil homme. Il faut beaucoup de temps dans cette entreprise, si jamais vous y survivez, pour atteindre l'éminence qui vous donnera le pouvoir de changer les choses. Sidney a ce pouvoir maintenant, dans la mesure limitée qu'a n'importe qui dans cette entreprise. Il sera très intéressant de voir ce qu'il en fera. Dans mon esprit, il n'y a pas de limite à ce qu'il pourrait devenir.


Mais Sidney, comme nous tous, est pris dans une tempête. Laissez-moi vous dire une chose à son sujet, qui a à voir avec la façon dont les artistes noirs ont particulièrement besoin les uns des autres. Sidney avait lu mon roman Un autre pays avant sa sortie. Il l'avait apprécié et il savait à quel point j'étais terrifié par la réception du livre. J'avais été en Europe et je suis revenu pour la publication parce que je ne voulais pas que quiconque pense que j'avais peur d'être ici. Mon éditeur a donné une fête au Smalls Paradise de Big Wilt à Harlem. Sidney est venu très tôt. J'étais prêt à rencontrer la foule, mais j'étais mort de peur, et Sidney le savait, et il m'a fait faire le tour du pâté de maisons, m'a parlé et m'a aidé à me ressaisir. Et puis il m'a raccompagné, et la fête commençait. Et quand il a réalisé que j'allais bien, il est parti. Et j'ai compris pour la première fois qu'il n'était venu que pour ça. Il n'était pas du tout venu pour la fête.


Et ce qui suit peut également faire valoir un petit point malveillant. Il y a des spéculations selon lesquelles la figure centrale de mon nouveau roman (ndt - L'homme qui meurt), qui est un acteur noir, est basée sur Sidney. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité, mais les gens pensent naturellement que c'est le cas, parce que partout où regardent autour d'eux, Sidney est le seul acteur noir qu'ils voient. Eh bien, ce fait en dit beaucoup plus sur ce pays que sur les acteurs noirs, ou sur Sidney, ou moi.


Traduction®Samuel Légitimus

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