LA CONVERSION de James Baldwin, le livre d'une vie - par Azar Nafisi

L'écrivain passionné capture un aspect essentiel de la vie américaine

The Independant jeudi 30 octobre 2014

J'ai lu Go Tell It on the Mountain (La conversion) le premier roman de James Baldwin lors de ma seconde année de collège, Giovanni’s Room (La chambre de Giovanni), son second roman m’ayant rendu accroc à l’auteur. Ce livre m'a brisé le cœur et m'a donné envie de sauter sur place, incapable que j'étais d'articuler pleinement mon sentiment à son égard.

Il s’agit d’un roman semi-autobiographique qui raconte l'histoire d'un jour (son anniversaire) dans la vie d’un pauvre gamin de 14 ans, John Grimes, qui passe la majeure partie de son temps à parcourir les rues de New York et à méditer sur les différents démons qui règnent sur sa vie: son beau-père, un prédicateur violent, son église, et la société raciste dans laquelle il a eu le malheur de naitre.

Le roman capture un aspect essentiel de la vie en Amérique, ses contradictions et ses séductions, ce mélange aigre-doux d'amour et de haine que beaucoup ressentent envers le pays.

J’estime que cet ouvrage mériterait, autant que Catcher In The Rye (L'Attrape-cœurs) de JD Salinger, la couronne de grand roman américain. Au lieu de cela, il a établi Baldwin en tant qu’écrivain noir de premier plan, une niche douillette selon beaucoup, à part que Baldwin déçut tout ce petit monde, ainsi que son éditeur, en choisissant pour héros de son roman suivant un homme blanc homosexuel vivant à Paris. Son agent alla jusqu’à lui suggérer de brûler le livre.

La réponse de Baldwin fut: «allez vous faire voir!», et il partit publier le roman en Angleterre.

Baldwin, le militant des droits civiques engagé et l'écrivain passionné, refusait toute catégorisation, qu’elle soit raciale, sexuelle, religieuse ou politique. Je ressentis de l’empathie pour lui, ayant connu une réaction similaire, quoiqu'à moindre échelle, quand je déçus les attentes sur ce qu’une femme issue d'un pays à majorité musulmane devait écrire. Je n’étais ni noire, ni pauvre ni gay; je n’étais pas non plus, à l’époque, américaine mais Baldwin m'a touché comme un proche parent dont vous ne soupçonniez pas l’existence. Et n’est-ce pas le propre des grandes œuvres d'art, de célébrer non seulement la différence, mais de découvrir votre humanité partagée?

Cette notion d'une humanité partagée a en fait consumé Baldwin et a infusé tout ce qu'il a fait et écrit.

Se revendiquant un "bâtard de l'occident » il demeura illégitime toute sa vie: se rebellant contre son faux père, contre son faux père céleste, et son faux "Père blanc", en refusant de jouer leur jeu. Privé de patrimoine et d’histoire, il emprunta librement et créa sa propre langue, avec les cadences de la Bible, du Jazz et du Negro-Spirituals, et les inflexions de James, Dickens et Shakespeare.

(Traduction de Samuel Légitimus)

Azar Nafisi, née à Téhéran, a fait ses études universitaires aux États-Unis. Elle vit aujourd'hui à Washington où elle enseigne à l'université John Hopkins. Lire Lolita à Téhéran a remporté le prix du Meilleur livre étranger 2004 et le prix des Lectrices Elle, catégorie Document, en 2005.

Article original : http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/reviews/go-tell-it-on-the-mountain-by-james-baldwin-book-of-a-lifetime-passionate-writer-captures-an-essential-aspect-of-life-in-america-9828625.html

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