James Baldwin (1924-1987)

 

LE GRAND TEMOIN

 

Durant la décennie turbulente des années 60, le visage et la pensée de James Baldwin ont illuminé le paysage culturel américain tel un éclair descendu droit des cieux. Parcours de ce prophète de la lutte pour l’égalité qui a choisi l’Europe pour mieux observer son pays.

 

Né le 2 août 1924 dans la partie la plus pauvre de Harlem, Baldwin est l’ainé de neuf enfants. C’est aussi un enfant illégitime. Sa mère, qui s’est remariée alors qu’il avait trois ans avec un prédicateur très strict, refusera toujours de lui révéler l’identité de son père biologique. Lecteur vorace, il commence très tôt à écrire. A 14 ans, il devient prédicateur prodige mais il choisit de quitter l’église et le foyer à 17 ans, s’installe dans le Greenwich Village bohème où il vit de jobs mal payés tout en publiant des critiques littéraires dans des revues progressistes. Il trouve un soutien de poids en la personne de Richard Wright, le grand écrivain noir, qui l’aide à obtenir une bourse pour un projet de roman. Mais ne supportant plus le climat racial étouffant de New York, le 11 novembre 1948, il quitte brusquement les Etats-Unis pour la France.

 

Premier exil parisien

 

«En Europe, j’ai rencontré tout un tas de gens. Je me suis même rencontré moi-même.»

 

En un peu de moins de dix années parisiennes, Baldwin va analyser l’étendue de sa complexité particulière. Il publie énormément: deux romans autobiographiques - Go Tell It On The Mountain (La conversion) en 1953, sur la destinée d’une famille noire dans le Harlem des années 30 et Giovanni's Room (La chambre de Giovanni) en 1956, sur l’émoi homosexuel d’un expatrié blanc à Paris, ainsi que la pièce de théâtre Le coin des Amen en 1954, sur le milieu de la religion afro-américaine et le recueil d’essais Note of a Native Son (Chronique d’un pays natal) en 1955 dans lesquels apparaissent déjà ses thèmes de prédilection: la quête de l’identité, les relations raciales et les liens entre l'Amérique et l'Europe. Dans  la conclusion d'un essai fameux intitulé Prise de conscience de la condition d’Américain, il écrit:

 

«L’Europe possède ce que nous n’avons pas encore: un sens du mystérieux et des limites inexorables de la vie, bref, un sens de la tragédie. Quant à nous, nous avons ce qui lui manque le plus, une conscience neuve des possibilités offertes par l’existence.

Dans cette entreprise destinée à combiner  la vision du Vieux Monde à celle du Nouveau, c'est l'écrivain, et non l'homme d'Etat, qui joue le plus grand rôle. Bien que nous n'en soyons  pas encore persuadé, la vie intérieure st une vie réelle et les rêves intangibles de l'homme ont un effet tangible ur le monde »

 

Retour du fils prodigue

 

Libéré du rôle de victime, et empli d'une vision claire de sa mission, Baldwin rentre aux Etats-Unis en 1957 et s’implique dans le mouvement naissant des droits civiques. Il se fait un interprète sensible de la situation des Afro-américains. Ses deux recueils d’essais Nobody Knows My Name (Personne ne sait mon nom) en 1961 et, surtout, The Fire Nex Time (La prochaine fois, le feu) en 1963 - un texte prophétique qui lui vaudra une célébrité mondiale - exposent le fossé qui se creuse entre l’Amérique blanche et noire et le risque d’une explosion de violence de la part d’une communauté injustement mise à l’écart

 

L’exil définitif

 

L’assassinat des trois principaux leaders noirs Medgar Evers, Malcolm X et, surtout, Martin Luther King le blesse profondément et font douter Baldwin de la capacité des Etats-Unis à pouvoir se réformer. Il va désormais passer la majeure partie de son temps en Europe, s’installant d’abord à Istanbul, de 1965 à 1967, puis, en France, à partir de 1970. Il faudra attendre le roman If Beale Street Could Talk (Si Beale Street pouvait parler) en 1974, pour voir l’écrivain renouer avec un certain optimisme et adopter un nouveau credo: l’amour comme ultime moyen de survie. Son dernier chef-d’œuvre, Just Above My Head (Harlem Quartet) en 1979, nous présente en une symphonie fantastique, toute la gamme des sentiments humains.

 

Dans les années 80, James Baldwin part enseigner la littérature à l’Université du Massachussetts et, le 23 mars 1986, il est désigné comme conférencier d’honneur lors de la journée mondiale pour l’élimination de la discrimination raciale à l’U.N.E.S.C.O. La même année, il reçoit des mains du président François Mitterrand la cravate de Commandeur de la Légion d'honneur.

 

Baldwin décède à 63 ans d’un cancer de l’estomac le 1er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence, où il réside depuis 17 ans. Il recevra à titre posthume le Premier Prix de l’amitié France-Etats-Unis.

 

Samuel Légitimus

 

 

 

 

Timeline

1924: Naissance de Jimmy le 2 août à l'Harlem Hospital de New York d'Emma Berdis Jones et de père inconnu.
1927: Emma Berdis Jones (la mère de Jimmy) se marie avec le Révérend David Baldwin (le beau-père de Jimmy). Huit autres enfants suivront: George, Barbara, Wilmer, David, Gloria, Ruth, Elisabeth et Paula.
1929: Entre à la Public School 24 de Harlem.
1935: Diplômé de la Public School 24 et entre au Douglass Junior High School où il le fameux poète de la Harlem Renaissance Countee Cullen lui enseigne le français.
1937-38: Edite et contribue au Douglass Pilot le journal de l'école. Obtient une interview avec Countee Cullen qu'il intitule "Rendez-vous With Life"
1938: Diplômé du Douglass Junior High School et entre au prestigieux DeWitt Clinton High School. Eprouve une expérience religieuse au Mount Calvary of the Pentecostal Faith Church. Devient prédicateur à la Fireside Pentecostal Assembly de Harlem.
1938-41: Ecrit pour le Magpie, le journal de l'école dont il partage le  rôle de rédacteur en chef avec ses camarades Richard Avedon et  Emile Capouya.
1940: Fait la connaissance du peintre Beauford Delaney qui devient son mentor.
1942: Diplômé du Lycée DeWitt Clinton. Renonce à la  prédication. S'en va rejoindre Emile Capouya un camarade de classe et travaille comme poseur de rails dans un dépot de l'armée à Belle Mead dans le New Jersey et rencontre pour la première fois le racisme ouvert blanc.
1943: Décès de son beau-père le Révérend David Baldwin (coïncidant  avec la naissance de Paula, le denrier enfantde celui-ci). Les funérailles ont lieu le jour du 19e anniversaire de Jimmy et celui d'une grande émeute à Harlem.  S'installe à Greenwich Village.
1946: Premières critiques littéraires dans The Nation et The New Leader. Est présenté à Richard Wright qui lui obtient une bourse de  l'Eugene Saxton Memorial Trust.
1948: Son premier essai The Harlem Ghetto et sa première nouvelle Previous Condition sont publiés dans Commentary. Remporte une Bourse de la Fondation Rosenwald. Le 11 novembre, lassé ar la racisme en Amérique, achète un billet simple d'avion pour la France.
1949: Premier essai "Everybody's Protest Novel" publié dans Partisan Review. Rencontre Lucien Happersberger.
1951:“Many Thousands Gone,” une critique of Richard Wright, parait dans Partisan Review.Celle-ci conduit à une querelle entre Baldwin et Wright.
 
1952: Achève d'écrire son premier roman Go Tell It On The Mountain à Loeches-les-Bains, en Suisse. Débute l'écriture de sa pièce The Amen Corner. Rencontre Ralph Ellison.
1953: Publication de son premier roman Go Tell It On The Moutain publié chez Knopf. Langston Hughes écit à Baldwin pou le féliciter. Son ami et mentor, le peintre Beauford Delaney s'installe à Paris
1954: Remporte une bourse Guggenheim. Second roman Giovanni's Room, rejeté par Knopf en raison de son sujet: l'homosexualité.
1955: Publication de son premier recueil d'essais Notes ofaNative  Son chez Beacon. Production de sa pièce The Amen Corner, à la Howard University dans une mise en scène d'Owen Dodson. Rencontre Eugene Franklin Frazier et Sterling Brown.
1956: Publication de son second roman Giovanni's Room chez Dial. Remporte un prix du National Institute of Arts and Letters. Commence à écrire son troisème roman Another Country en Corse. Remporte la Bourse du Partisan Review.
1957: En juillet, retourne définitivement aux Etats-Unis. Effectue en tant que correspondant d'Harper's Magazine un de ses nombreux voyages dans le Sud des Etats-Unis afin de couvrir la lutte pour les droits civiques (une préoccupation majeure pour le reste de sa vie). Rencontre Martin Luther King, Jr. pour la première fois. Publication de la nouvelle Sonny's Blues dans Partisan Review. Commence à travailler avec Elia Kazan à l'Actor's Studio en tant que dramaturge en devenir
1958: Adaptation théâtrale pour une atelier de l'Actor Studio de son second roman Giovanni's Room avec l'acteur turc Engin Cezzar dans le rôle de Giovanni.
1959: Obtient une subvention de la Fondation Ford.
1961: Publication de son second recueil d'essais Nobody Knows My Name chez Dial. Poursuit  son  la rédaction de son troisième roman Another Country dans la maison d'amis de William Styron dans le Connecticut. Effectue son premier voyage pour Istanbul, où il achève son roman.
1962: Troisième roman Another Country publié par Dial. Effectue son premier voyage pour l'Afrique (Dakar, Senegal; Conakry, Guinea; et Freetown, Sierra Leone).
1963: Publication du recueil d'essais The Fire Next Time  dans le New Yorker puis chez Dial (premier essai de l'histoire à séjourner 41 semaines dans le top 5 de la liste des Meilleur ventes du New York Times). A droit à sa voucerture sur l'édition du mois de mai de Time Magazine. Remporte le prix du Mémorial George Polk. Rencontre historique avec le ministre de la justice Robert Kennedy, le 25 mai à laquelle il convie ses amis activistes et artistes Lorraine Hansberry, Harry Belafonte, Jerome Smith, Kenneth Clark, and Clarence B. Jones. Conduit une manifestation  de droits civiques à Paris, le 19 août afin de soutenir la Marche  sur Washington du 28 août à laquelle il participera. Effectue son second voyage pour l'Afrique.
1964: Achève d'écrire sa seconde pièce Blues For Mister Charlie à Istanbul. La pièce est éditée par Dial et produite dans l'Anta Theater par l'Actor Studio. Remporte le prix du Foreigner Drama Critics. Nothing Personal, une collaboration avec le photographe et ami d'enfance Richard Avedon est publié chez Atheneum.
1965: Publication de son premier recueil de nouvelles Going To Meet The Man publié chez Dial. Débat avec William F. Buckley à l'Université Cambridge de Londres. Reçoit une standing ovation de deux minutes. Effectue son premier voyage en Israel avec la production européenne de The Amen Corner.
1966: Achève d'écrire Tell Me How Long The Train's Been Gone à Rumeli Hisari en Turquie.
1968: Sa première pièce The Amen Corner est finalement publié par Doubleday. Son quatrième roman Tell Me How Long The Train's Been Gone est publié par Dial. Accepte d'écrire le scénario de "The Autobiography of Malcolm X" pour Columbia Pictures; déménage d'abord à Los Angeles, puis à Palm Springs tout en travaillant sur le scénario. Travaille étroitement avec Martin Luther King afin de soulever des fonds pour le SCLC. Est profondément touché par l'assassinat du pasteur King le 4 avril. Peu après le drame, il renonce   à l'assignation du scénario sur Malcolm X et retourne en Europe.
1969: S'installe à Istanbul. L'essai "Black Anti-Semitism and Jewish Racism" est publié par Richard W. Baron.
1970: Met en scène la pièce du canadien John Herbert "Fortune and Men's Eyes" à Istanbul.  Le photographe Sedat Pakay réalise un court-métrage James Baldwin: From Another Place.Contracte une hépatite.
1971: Dialogue entre Baldwin et l'anthropologue Margaret Mead A Rap On Race est publié par Lippincott. L'essai "An Open Letter To My Sister Angela Davis" est publié dans le New York Reviews of Books. Il s'installe à Saint-Paul de Vence, en France. Se rend à Londres pour dialoguer avec la poétesse Nikki Giovanni sur la plateau de l'émission Soul.
1972: Publication de son quatrième recueil d'essais No Name In The  Street chez Dial. Le scénario One Day When I Was Lost: A Scenario, basé sur "The Autobiography of Malcolm X" est publié d'abord chez Michael Joseph à Londres puis chez Dial à New York. Sa conversation avec la poétessse activiste noire Nikki Giovanni , A Dialogue, est publié par Lippincott. Collaboration narrative avec le musicien Ray Charles lors du Newport Jazz Festival.
1974: Publication de son cinquième roman If Beale Street Could Talk publié par Dial. Célèbre son 50e anniversaire à Saint-Paul de Vence.
1976: Son cinquième recueil d'essais The Devil Finds Work est publié chez Dial. Publication de son premier livre pour enfants, en collaboration avec le dessinateur turc Yoran Cazac Little Man, Little Man: A Story of Childhood chez Dial. Effectue la première de ses trois période d'enseignement au Bowling Green College. Reçoit la Martin Luther King Memorial Medal du City College de New York.
1979: Publication de son sixième roman, Just Above My Head chez Dial. Conduit une série de lectures d'un mois ainsi qu'un atelier d'écriture à l'université de Berkeley en Californie. Décès à Paris de son mentor le peintre Beauford Delaney. Effectue son premier voyage en Russie afin de participer à un symposium d'écrivains proéminents américains et russes.
1980: En avril, il signe avec McGraw-Hill pour plus de 350.000 dollars pour les droits de son prochain livre Remember This House (ses 16 ouvrages précédents étaient tous publiés par Dial Press. Participe à un dialogue avec l'écrivain Chinua Achebe sur "l'esthétique africaine" dans le cadre d'une réunion de l'African Literature Association à  l'Univesity of Florida. Effectue un voyage dans le sud des Etats-Unis pour le tournage du documentaire de Dick Fontaine I Heard It Through The Grapevine.
1981: Publication de l'essai The Evidence of Things Not Seen sur le meurtre d'enfants à  Atlanta dans Playboy Magazine.
1982: Reçoit une diplôme honorifique de l'Université de la ville de New York.
1983: Publication de son premier recueil de poésie Jimmy's Blues chez Michael Joseph. Accepte le poste de professeur de littérature  et d'études africaines-américaines au réseau des Cinq Colleges d'Amherst, dans le Massachusetts (Ahmerst, Smith, Mount Holyoke, Hampshire et Université du Massachusetts).
1984: Hospitalisation pour causes d'épuisement.
1985: Diffusion en janvier, sur la chaine PBS d'une adaptation de son premier roman Go Tell It On The Mountain. La compilation de l'intégralité de ses essais The Price of the Ticket est publié chez Marek/ St Martins. Publication de l'essai The Evidence Of Things  Not  Seen sur le meurtre d'enfants à Atlanta chez Holt.
1986: Reçoit la Légion d'honneur, la récompense française suprême, des mains du président François Mitterand. Effectue avec son frère David son second voyage en Russie avec un groupe d'écrivains proéminents afin de rencontrer Gorbatchev et discuter de la paix mondiale.
1987: Est diagnostiqué d'un cancer de l'oesophage. Travaille sur sa troisième pièce The Welcome Table et sur d'autres projets. Décède d'un cancer de l'estomac dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre à St. Paul de Vence, en France. Est célébré par les milliers de gens lors du service funéraire à la Cathédrale St. John The Divine. Ses éloges funèbres sont lues par Maya Angelou, Toni Morrison et Amiri Baraka. Est enterré  le 8 décembre au Ferncliff Cemetery, à Hartsdale, New York.