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PAGE FINALE DE L'OUVRAGE "SANS ALLUSION" (Nothing Personal) (1964) collaboration entre James BALDWIN et le photographe Richard AVEDON

                  Voici la page finale d'un magnifique texte de JAMES BALDWIN qui compose l'ouvrage littéraire et photographique de 1964  "NOTHING PERSONAL" (sans allusion) créé en collaboration avec son ami d'enfance le photographe RICHARD AVEDON. Un livre de portraits qui offre une image sombre des États-Unis.

 

Alors que l'on croit consulter un ouvrage du maître de la photographie de mode on s'aperçoit au fil des pages qu'il s'agit plus  d'un livre d'artiste où la critique est aussi virulente que le chef d'œuvre de Robert Frank. Une merveille!!

 

Une présentation vidéo de l'ouvrage est proposée sur ces deux adresses:

 

http://www.youtube.com/watch?v=1D4xGZTDLYM

et http://www.youtube.com/watch?v=U7Ick4gNA9o)

 

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   J’ai dormi dans  des greniers et dans des caves, dans des stations et des rames de métros, j’ai eu froid et faim toute ma vie ; j’ai cru qu’aucun feu ne pourrait jamais me réchauffer, qu’aucun être humain ne m’ouvrirait jamais plus les bras. J’ai été comme dit la chanson AVILI ET PENDÉ, et je sais qu’il en sera toujours ainsi. Et malgré tout, oh mon Dieu, dans ces ténèbres qui étaient le lot de mes ancêtres et ma patrie d’origine, qu’elle était haute cette flamme qui brûlait !

 

Dans ces ténèbres de meurtre et de viol et de dégradation, à travers cette écume de rage et ces brumes sanglantes, au-delà de la terreur et de l’impuissance, une âme vivait, vibrait, et refusait de mourir. Oui, nous avons vidé des océans avec des cuillères taillées à la main, nous avons abattu des montagnes avec nos épaules. Et quand notre amour était à Hong-Kong nous apprenions à nager.

 

C’est là, un grand héritage, l’héritage de l’homme ; et il n’est rien d’autre en quoi on puisse avoir foi. Cela, je l’ai appris en me penchant, en quelque sorte, jusqu’au fond des yeux de mon père et de ma mère. Je me demandais, quand j’étais enfant, comment ils pouvaient résister, car je savais qu’ils avaient un lourd fardeau à supporter. Je ne m’étais pas encore rendu compte que le mien aussi serait lourd ; mais ils savaient, eux, les rigueurs inimaginables de leur voyage les avaient préparés, et ils pouvaient à leur tour m’aider à affronter le mien. C’est pourquoi il faut dire OUI à la vie, l’embrasser où qu’elle se manifeste – et elle se manifeste en des lieux effroyables ; mais c’est ainsi ; et si un père ose dire OUI, SEIGNEUR, son fils apprendra enfin à prononcer le plus difficile de tous les mots : AMEN.

 

Car rien n’est fixe, à jamais, et jamais fixe, non, rien n’est jamais fixe ; la terre est en déplacement constant, la lumière change en permanence, la mer ne cesse d’éroder  les rochers, les générations ne cessent de naître, et nous sommes en assumons la responsabilité, parce que nous sommes les seuls témoins dont elles disposent.

 

La mer monte, la lumière défaille, les amoureux se raccrochent l’un à l’autre, les enfants à nous. Dès le moment  où nous cessons de nous soutenir les uns les autres,  la mer nous engouffre et la lumière s’éteint.

 

 

 Traduction: Eric Kahane

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